La sécession de facto de l'île d'Anjouan de l'Union des Comores (ancienne République Fédérale Islamique des Comores) en
mai 2007 s'est terminée le Jeudi 26 mars 2008, suite à deux jours de ratissage de l'île par un détachement de 1000 hommes des forces armées comoriennes, auquel s'étaient joints des forces
tanzaniennes, soudanaises et sénégalaises de l'Union Africaine.
Débarqués par les deux flancs de l'île (Mustamudu et Domoni), et la contournant à l'aide de pick-ups armés, les militaires ont progressivement pris tous les bastions sous-équipés des Forces
de Gendarmerie d'Anjouan, principales forces du Colonel Mohamed Bacar,
gouvernant sécessionniste de l'île qui s'est réfugié, par ses propres moyens avec 23 hommes, en territoire français, à Mayotte, avant d'être transféré à La Réunion. Cette extraction du
Colonel Bacar vers un département français, pour être remis à la justice française, a provoqué une série de manifestations aux Comores. Il n'en demeure, contrairement aux changements
politiques mouvementés aux Comores depuis l'indépendance de 1975, souvent réalisés avec l'appui tacite du gouvernement français, que cette intervention signera le retour du droit
international, de la coopération inter-gouvernementale et du multilatéralisme africain dans la gestion de crise politique et militaire interne en Afrique. A ce titre, c'est un modèle du genre, qui prouve le
dépassement des intérêts restreints de la Françafrique
dans cette zone, et la capacité d'autogestion des crises internationales de faible intensité par l'Union Africaine sans intervention de l'ONU ou de l'UE.
L'île d' Anjouan fait partie de l'archipel des Comores, ensemble géographique volcanique se situant au nord de Madagascar et à l'est de la Tanzanie et du Mozambique, qui est composé de quatre îles dont trois forment un Etat Indépendant, l'Union des Comores, et une est une collectivité d'outre-mer (COM) française, Mayotte. Culturellement, les Comores sont à la croisée des chemins des cultures bantoues (arrivées au VI ème siècle), austronésiennes (arrivées entre le VIIème et le XII ème siècles) et arabo-persanes (plus spécifiquement des arabo-chiraz du sud-est iranien, arrivées au XI ème siècle). S'en suit une islamisation rapide des îles - la première mosquée est construite en 1538 - puis la constitution de sultanats. Le principal commerce des îles, alliées aux sultanats côtiers swahilis de Zanzibar, Kilwa, Lamou, etc. (Mozambique, Tanzanie, Kenya), devient celui des esclaves et de l'ivoire, exportés en Asie. Le mix culturel qui s'est opéré sur les îles pendant cette période, superposant des traditions bantoues, swahilis et des coutumes arabo-musulmanes, ne permet pas la mise en place d'un pouvoir unifié fort. A partir du XVI ème siècle, les îles, et plus particulièrement Mayotte, souffrent de raids, puis d'invasions des pouvoirs malgaches, et de débarquements de colons portugais puis français et de mouillages de bateaux anglais, allemands et hollandais à partir du XVII ème siècle (en chemin pour le golfe persique ou les Indes). La faiblesse individuelle des sultanats comoriens, les rivalités stratégiques entre puissances coloniales européennes, et la menace malgache constante, forcent certains sultanats à réaliser des alliances, en permettant que leurs territoires deviennent des protectorats européens. C'est ainsi que Mayotte devient un protectorat français en 1843 (avec un paiement en compensation du Roi Louis Philippe au Sultan Adriantsoly), suivie, en 1866, d'Anjouan (par la force), la Grande Comore (par la persuasion) et enfin Mohéli. Mais la présence des autres grandes puissances permet aux îles de maintenir une certaine indépendance, qui sera progressivement entamée par le gouverneur de Mayotte et les exploitations coloniales de parfum et vanille. Les îles de l''archipel deviennent des colonies en 1892 transformées en une même entité administrative en 1904, avant d'être rattachées à Madagascar en 1908. Deux grandes révoltes auront lieu en 1915 et en 1940 avant que les îles retrouvent leur autonomie administrative, après la guerre, en 1946. Une première demande d'indépendance est réalisée en 1953 mais le territoire sera classé "Territoire d'Outre Mer" (TOM) en 1958. Le drame du sous-développement des îles commence à peine à ressortir à cette époque, avec les premiers investissements dans le système éducatif secondaire (1963) et le début du contournement des îles par des routes (1968). Ce sous-investissement chronique, allié aux théories de développement qui foisonnent à Zanzibar, et aux mouvements indépendantistes africains des années 60, poussent les comoriens (et plus particulièrement ceux de la Grande Comore) à demander l'indépendance une deuxième fois.
Le processus d'indépendance de l'archipel s'est déroulé entre 1973 et
1976 avec une série de référendums qui eurent lieu sur chaque île. Contrairement aux trois autres îles (95% pour l'indépendance), Mayotte vote majoritairement contre l'indépendance (65% pour
le maintien en France), par peur de devenir minoritaire dans un ensemble dominé par la Grande Comore, et par affinités grandissantes avec la France et Madagascar. La France, appuie cette
divergence par intérêt stratégique pour la région (base permanente de légionnaires), et pour le contrôle du canal du Mozambique, espace stratégique pour le commerce est-africain et
international. Cependant ce maintien de Mayotte dans le giron français est contesté par l'Union des Comores, l'Union Africaine et l'Assemblée Générale de l'ONU, et ce malgré sa représentation
au Parlement français par un député (M. Abdoulatifou Aly, député de
la Force de l'Alternance affiliée au
MoDem) et deux sénateurs (M. Soibahaddine Ibrahim, UMP et Adrien Giraud, Union Centriste). Les trois autres îles deviendront
indépendantes en 1975 sous l'impulsion du Premier Ministre Ahmed
Abdallah, devenu le premier Chef d'Etat de la République Fédérale Islamique des Comores - RFIC (Mayotte confirmera son orientation géostratégique lors d'un
deuxième référendum en 1976). Pendant toute cette période, les Comores auront souffert de mauvaise gestion; de gouvernements extrémistes (successivement communistes, corrompus puis
islamistes), faisant du pays une plateforme internationale pour le trafic d'armes (notamment pendant la période d'apartheid en Afrique du Sud), et une plateforme logistique pour des
opérations militaires sur le continent africain (Mozambique, Angola); et de très nombreuses tentatives de Coups d'Etats (dont celles menées à répétition par le mercenaire Bob Dénard en 1975, 1978 - en déposant et réinstallant le même Chef d'Etat - et 1995,
pour le compte de la France ou, en 1989, pour son compte - avec un doute sur une possible intervention personnelle en 1998) qui lui donnent la réputation d'être un des pays les plus instables
de la planète. Dès le lendemain de l'indépendance, la France cherchera a déstabiliser l'archipel en délogeant le nouveau président par un Coup d'Etat, en mettant à sa place Ali Soilih, un maoïste qui prône une politique marxiste à l'image de la révolution culturelle chinoise, avec une police politique qui s'appuie
sur les étudiants, des comités villageois, et des pratiques rétrogrades d'emprisonnements abusifs et tortures. Il sera renversé en 1978, par un Coup d'Etat qui remettra Ahmed Abdallah en place. Ce dernier gouvernera de manière autocratique,
clientéliste puis dictatoriale avant d'être assassiné en 1989. Son successeur provisoire, Saïd Mohamed Djohar ("Papa Djo"), introduira la démocratie sur l'archipel, et sera élu en 1990, puis chassé du pouvoir pour y retourner en 1992.
Accusé de corruption, il sera définitivement chassé du pouvoir par un Coup d'Etat en 1995 à l'initiative des services secrets français.
Les deuxièmes élections démocratiques comoriennes de 1996, qui placent Mohamed Taki Abdulkarim au pouvoir, candidat favorisé par la France, signent le début d'une période de fragmentation et islamisation de l'Etat comorien. Le bilan de ce gouvernement est désastreux, avec des pénuries matérielles en tous genres, une presse indépendante devenue inexistante, et des mesures symboliques d'islamisation forcée de la société (interdiction de la vente d'alcool, retrait des mots d'origine française de la langue comorienne au profit de mots d'origine arabe, changement des moeurs vestimentaires féminins), souvent inapplicables pour cause de coutumes et de climat. C'est aussi le début d'une décennie de crises indépendantistes, avec une première déclaration d'indépendance de Mohéli en 1998, suivie d'Anjouan, toutes deux pour échapper au verrouillage de l'appareil d'Etat par la Grande Comore. Mohéli, qui avait déjà fait l'objet d'une demande populaire pour son rattachement à la France, réitère sa demande de manière plus formelle. La mort suspecte du Président en 1998, et son remplacement par intérim par l'anjouanais Tadjine Ben Said Massounde, sont perçus par la population et les militaires comme une menace pour l'intégrité territoriale comorienne (accusation de négociations secrètes confirmant l'indépendance anjouanaise de la RFIC) alors que des négociations étaient en cours à Tananarive (Madagascar), avec l'appui de la communauté internationale, qui semblaient confirmer le consensus entre les trois îles pour un passage vers une structure fédérale plus autonomiste, malgré l'instabilité politique sur l'île d'Anjouan.
Cette crise politique provoquera un nouveau Coup d'Etat militaire en 1999, avec l'arrivée au pouvoir du Colonel Azali Assoumani, favorable à une plus grande autonomie des îles. Il tente de faire appliquer l'accord de Tananarive à Anjouan (que la population anjouanaise refuse massivement lors d'une consultation populaire en janvier 2000, réitérant son souhait d'un Etat indépendant) et de renouer le dialogue avec l'indépendantiste Mohamed Bacar. L'Union Africaine, qui refuse toute révision des frontières, décrète un embargo sur les carburants, les denrées alimentaires et les communications (maritimes, aériennes, télécommunications) à partir de mars 2000. C'est le début d'une émigration massive d'anjouanais vers Mayotte. En février 2001, l'Accord de Fomboni entre toutes les parties dont l'Union Africaine, établit une nouvelle constitution fédérale pour ce qui sera désormais l'Union des Comores (à la place de la RFIC) avec une présidence tournante entre les trois îles tous les quatre ans (qui met fin à la crise de sous-représentation d'Anjouan et Mohéli au sein de la RFIC); l'accord devra cependant être complété par l'Accord de Moroni de 2003 sous l'égide de l'Afrique du Sud, spécifiant les conditions d'application de l'Accord de Fomboni. Le 9 août 2001, un Coup d'Etat des Forces de Gendarmerie d'Anjouan écarte le président de l'île, Said Abeid; le Colonel Mohamed Bacar devenant le principal représentant de l'île. Lors de négociations avec Assoumani, il obtient la révision de la constitution de l'Union des Comores, avec une plus grande autonomie pour Anjouan, dont il se fera élire président lors d'un scrutin fortement contesté en 2002. Pour sa part, élu au poste de Président de l'Union des Comores lors d'un scrutin contesté par l'opposition en 2002, Assoumani laissera sa place à la tête de l'Etat à un anjouanais en 2006, comme prévu constitutionnellement, lors d'un scrutin organisé sous surveillance internationale, Ahmed Abdallah Sambi (élu avec 58% des voix), un religieux sunnite surnommé "l'Ayatollah". En 2007, Mohamed Bacar se fait réélire à la présidence de l'île d'Anjouan lors d'un scrutin fortement contesté (sans surveillance internationale) et jugé illégal par l'Union des Comores pour cause de dépassement de la durée de son mandat. De nouvelles élections devant se tenir sur l'île en mai 2008, Mohamed Bacar prendra alors le contrôle militaire de l'île d'Anjouan en mai 2007 avec l'aide des Forces de Gendarmerie, prônant la sécession de l'île. C'est ce qui déclenchera la volonté de reprise de l'île militairement par la présidence de l'Union des Comores, afin de faire respecter sa nouvelle constitution, avec l'appui juridique et militaire de l'Union Africaine. Après des semaines de préparation, l'invasion de l'île par un détachement lourd de troupes de quatre pays africains se fera avec une série de combats de faible envergure, compte tenu du manque de capacité militaire des Forces de Gendarmerie d'Anjouan. Mohamed Bacar quitte l'île le jour même de l'intervention pour se réfugier sur Mayotte.
Quindi... La déstabilisation de l'archipel des Comores depuis son indépendance est devenue une histoire récurrente. La géographie de l'île y joue un rôle important: toutes ces îles sont de petite taille et volcaniques et ne bénéficient pas, à ce titre, de grandes étendues de plages sablées, de ressources agricoles conséquentes ou de ressources naturelles spectaculaires (à l'exception du volcan de Grande Comore) comme cela peut être le cas pour les autres îles de l'Océan Indien (La Réunion, les Seychelles, l'île Maurice, les Maldives) . Elles ne représentent donc pas un intérêt touristique important, excepté le tourisme écologique marin (une espèce de poisson marin préhistorique protégée existe encore dans les eaux comoriennes; ce qui freine aussi le développement du secteur de la pêche). Par ailleurs, compte tenu du sous-investissement chronique sur ces îles, les besoins en infrastructures sont importants et sont, pour la plupart remplis par des subventions extérieures européennes. Le manque d'investissement économiques (avec un marché du travail moderne) et sociaux (écoles, hôpitaux) empêchent l'amélioration de l'indice de développement humain de l'Archipel des Comores, au même rythme que leurs voisins d'Afrique de l'Est ou de l'Océan Indien.
En ce qui concerne Mayotte, il est nécessaire pour la France d'intégrer le statut particulier de ce territoire - qui est historiquement et culturellement rattaché aux autres îles de l'archipel des Comores, ainsi qu'à Madagascar - et de ses interactions transnationales inévitables avec les autres territoires de son environnement politique. Isoler ce territoire de ses attaches françaises, dont une forte population d'émigrée en France, et tout particulièrement à Marseille, par le biais d'un statut particulier qui en ferait une exception au droit du sol français (tel que contemplé par le gouvernement français en place), serait une erreur géopolitique importante (surtout s'il s'agit de communication politique sur les chiffres de l'immigration du pouvoir en place en métropole). Isoler Mayotte de son environnement culturel, politique, économique et migratoire, celui de l'Archipel des Comores, de Madagascar et de la côte sud-orientale d'Afrique, serait une erreur géostratégique importante pour le développement de la zone. De même que pour la Réunion, l'île Maurice, les Seychelles ou les Maldives, Mayotte doit trouver sa place au sein d'un espace géographique plus large, avec un modèle géoéconomique propre, profitant de ses liens privilégiés avec l'Europe, des conditions locales de marché du travail et du positionnement stratégique entre les routes sillonnant l'Océan Indien, pour tirer l'ensemble de la sous-région dans son sillon.
Le précédent juridique fixé par cette intervention sanctionnée de l'Union Africaine avec l'appui juridique de la France est exemplaire pour l'Afrique et les zones qui pourraient subir de futurs Coups d'Etats. On ne peut qu'espérer que cette coopération internationale trouvera sa prolongement naturel dans le processus d'extradition et le procès de Mohamed Bacar. L'application des normes et procédures de droit international sur le continent africain pour justifier des actions militaires est de très bon augure, de même que l'utilisation d'un multilatéralisme multi-facettes. L'Union Africaine aura démontré sa maturité politique en tant qu'Organisation Internationale usant de tous les moyens mis à sa disposition pour calmer une situation historiquement sensible et politiquement instable, avec des Coup d'Etats à répétition, une fragmentation territoriale en phase d'aggravation, une ingérence des puissances voisines (France, Afrique du Sud, Madagascar, Zanzibar et Tanzanie) et de la diaspora musulmane. Les outils qu'elle a usé pour avancer positivement dans cette crise sont légion: l'appui politique pour le développement démocratique, l'envoi de médiateurs (Madagascar, Afrique du Sud), le dialogue intergouvernemental avec un Etat non membre (France), la subsidiarité entre organisations internationales (ONU / UA), le suivi des élections et l'envoi d'observateurs internationaux pour valider les scrutins, la condamnation systématique des Coups d'Etats locaux pouvant faire dégénérer la crise, la mise en place d'embargos économiques et des télécommunications empêchant le soutien extérieur aux insurgés locaux, l'envoi de forces d'intervention et interposition pour le maintien de la paix dans des situations de conflit, le soutien politique aux acteurs politiques locaux cherchant à résoudre la crise pacifiquement, l'action diplomatique internationale de concert avec tous les acteurs régionaux (France, UE) et internationaux (ONU), le soutien économique post-conflit (conférences de donateurs). La situation des Comores demeure institutionnellement instable et demande un soutien fort de la communauté internationale pendant la prochaine décennie, mais l'action de l'UA aura grandement contribué à la stabilisation, même partielle, d'une zone géographique subissant de nombreuses influences extérieures étatiques et transnationales (trafic d'armes, islamisation rampante, déstabilisation de zones clés du transport maritime international) avec une série de conflits latents et récurrents partiellement désamorcés.




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